« Il faut rouvrir le canal de communication »

Dr Christian Pout, mi­ nistre plénipotentiaire, président du Think Tank CEIDES.

Après la rupture de leurs rela­ tions diplomatiques au début du mois d’octobre, l’Ethiopie et l’Erythrée sont au bord d’un af­ frontement. Comment éviter une nouvelle escalade entre les deux voisins ? Ce qui devrait retenir l’attention dans cette séquence, c’est que chacune des parties se présente comme la victime. Dès lors que les deux capi­ tales revendiquent le registre de la légitime défense, elles se donnent l’une et l’autre un fondement juri­ dique à l’emploi de la force. L’histoire enseigne que cette configuration précède de peu l’affrontement di­ rect... Et le plus frappant est que les alignements se sont inversés. L’Ery­ thrée, qui combattait le Front ti­ gréen, il y a quatre ans, aux côtés d’Addis-Abeba, s’en rapproche au­ jourd’hui, pendant que le gouverne­ ment fédéral s’appuie sur des sup­ plétifs issus de dissidences de ce même Front. Quand les alliances se retournent à cette vitesse, aucune partie ne sait plus avec certitude qui elle affronte, et c’est dans ce brouil­ lard que naissent les guerres que personne n’a décidées. J’ajouterais que la zone concernée n’est pas une périphérie militaire ordinaire, puisque le nord éthiopien abrite de­ puis longtemps le gros du dispositif fédéral, ses garnisons et ses dépôts, de sorte qu’un incident de frontière peut y devenir un problème d’Etat. Pour éviter l’escalade, deux ur­ gences me paraissent essentielles. La première est de rouvrir un canal de communication, fût-il indirect, puisque la rupture diplomatique a supprimé le canal ordinaire et qu’il re­ vient à un tiers de porter les mes­ sages. Ce canal existe déjà. A la fin du mois de septembre, la task force conjointe des Nations unies et de l’Union africaine sur la paix et la sé­ curité, réunie à New York, a demandé à l’ancien président nigérian, Oluse­ gun Obasanjo, haut représentant de l’UA pour la Corne de l’Afrique et ar­ tisan des pourparlers de Pretoria, de relancer le dialogue entre les parties. Il appartient maintenant à celles-ci de répondre. La deuxième urgence porte sur le terrain, où il faudrait ob­ tenir une mise à distance des forces avant qu’un incident ne déclenche ce qu’aucune partie n’a officiellement décidé. Si je plaide pour un canal afri­ cain, c’est parce que l’expérience de la décennie écoulée a montré que les pressions, les sanctions et les sus­ pensions de coopération venues de l’extérieur n’ont jamais produit l’effet escompté. La culture politique éthio­ pienne rejette l’ingérence, et elle le fait avec constance, quel que soit le gouvernement en place. Enfin, der­ rière les déclarations officielles, il y a les populations. Un million de per­ sonnes demeurent déplacées quatre ans après la fin des grands combats. Près de quatre millions, soit plus de la moitié des habitants du Tigré, dé­ pendent d’une aide urgente, et la sé­ cheresse de cette année fait redou­ ter des poches de famine. Les tensions actuelles viennent remettre en surface un conflit qui date depuis des décennies entre les deux voisins. Quelles solutions peut-on envisager pour une paix durable entre Ad­ dis-Abeba et Asmara ? Pour penser une paix durable, il faut revenir sur ce qui a fait la fragilité de la précédente. L’accord de 2018 a mis fin à vingt années de « ni guerre ni paix », et il a valu au Premier mi­ nistre Abiy Ahmed le prix Nobel de la paix. Toutefois, il a reposé sur l’en­ tente personnelle de deux diri­ geants, sans jamais être traduit en institutions. Aucun mécanisme de rè­ glement des différends n’a été insti­ tué et la démarcation de la frontière est restée inappliquée. Lorsque la re­ lation entre les deux hommes s’est défaite, il n’est resté aucune archi­ tecture pour amortir le choc. A mon sens, voilà la première leçon : une paix qui ne s’institutionnalise pas fi­ nit par s’évaporer, tôt ou tard… J’ajou­ terais même que ce rapprochement avait été rendu possible par une re­ configuration politique intérieure, celle de l’effacement des officiers qui avaient porté le conflit précé­ dent. La paix de 2018 était donc adossée à un équilibre interne da­ vantage qu’à un traité, et la recom­ position de cet équilibre a emporté l’entente avec elle. Le deuxième nœud est celui de l’accès à la mer. L’Ethiopie est enclavée depuis l’indé­ pendance de l’Erythrée en 1993. Elle compte plus de 120 millions d’habi­ tants et fait transiter l’essentiel de son commerce extérieur par le port de Djibouti. Le Premier ministre éthiopien a érigé l’accès à la mer Rouge en priorité stratég...

Reactions

Commentaires

    List is empty.

Laissez un Commentaire

De la meme catégorie