Quelle femme, quel homme voulons-nous former ?

Former pour transformer — Réflexions sur l’éducation, la formation et le développement

A u Cameroun, l’obtention du baccalauréat est souvent un événement familial. Après des années de sacrifices, les pa­ rents espèrent voir leur enfant franchir une étape décisive. Mais très vite, les réjouissances laissent place aux préoccupations : quelle filière choisir ? Quel concours préparer ? Com­ ment financer les études ? Quelques années plus tard, une autre question revient : « Tu as trouvé du travail ? ». Ces interrogations sont légitimes. Dans de nombreuses familles, les études représentent un investissement considérable, porté par les parents, les frères et sœurs ou des proches. Le diplôme est la promesse d’une vie meilleure, d’une autonomie, et souvent de la possibilité d’aider à son tour ceux qui ont soutenu. Mais entre le diplôme et l’emploi, une question reste trop souvent absente : quelle femme, quel homme sommes-nous en train de for­ mer ? Des jeunes capables de réussir des examens et d’obtenir un poste ? Ou des personnes ca­ pables de prendre des initiatives, de résoudre des problèmes, de tenir leurs engagements et de faire progresser leur environnement ? La question n’a rien d’abstrait. La Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30) fait de l’industrialisation et de la transformation locale des priorités. Or les usines, les routes et les équipements ne valent que par les femmes et les hommes capables de les concevoir, de les gérer, de les entretenir et de les améliorer. Toute réforme éducative devrait donc commencer par là. Le diplôme ne suffit pas : encore faut-il savoir agir Dans notre pays, les concours et les résultats aux examens occupent une place centrale dans les conversations familiales. Réussir un concours ouvre des portes. Obtenir un diplôme reconnu est une étape précieuse. Mais nous confondons trop souvent réussite scolaire et capacité à agir dans la vie réelle. Prenons un jeune diplômé en gestion qui rejoint une petite entreprise à Douala. Il connaît les principes de comptabilité et de marketing. Mais sait-il analyser les ventes, repérer les produits qui ne tournent pas, calculer les coûts réels et proposer une stratégie à la mesure des moyens de l’entreprise ? Prenons un jeune informaticien de Yaoundé qui veut équiper de petits commerçants d’un outil numérique. A-t-il appris à comprendre leurs besoins, à concevoir un outil adapté à leur budget, à le tester sur le terrain et à le corriger à partir de leurs retours ? Les connaissances théoriques sont indispen­ sables. Leur valeur dépend pourtant de la ca­ pacité à les mobiliser face à un problème concret. L’écart s’explique en partie par la place des examens dans notre conception de la réussite. Quand élèves, parents et enseignants concen­ trent leurs efforts sur les épreuves, on privilégie ce qui est évalué : la mémorisation et la resti­ tution. L’analyse, l’expérimentation et la réso­ lution de problèmes passent au second plan. L’approche par les compétences, inscrite dans les programmes, va dans le bon sens ; encore faut-il que l’évaluation suive. D’autres obstacles pèsent aussi : équipements insuffisants, stages rares, partenariats irrégu­ liers entre établissements et entreprises. Mais la question pédagogique demeure : nos ap­ prenants travaillent-ils assez sur des problèmes réels, réalisent-ils des projets, défendent-ils leurs choix, évaluent-ils leurs résultats ? On ne développe pas l’autonomie en parlant d’au­ tonomie, mais en apprenant à décider, à assumer et à corriger ses erreurs. Un diplôme atteste d’un parcours. Il ne garantit pas, à lui seul, la capacité à trans­ former les connaissances en résultats. Ce que nous enseignons et ce que nous donnons à voir L’éducation ne se fait pas seulement en classe. Elle se fait aussi à la maison, dans le quartier, au travail et au guichet des institutions. Un enfant apprend à l’école l’honnêteté, le respect des règles et la responsabilité. Mais que retient-il quand il voit des adultes exiger le respect des règles tout en les contournant ? Comment croit-il au mérite s’il constate que la compétence n’est pas toujours ce qui compte ? Comment apprend-il le sens de l’effort si l’on célèbre le résultat sans regarder les moyens ? Les valeurs proclamées perdent leur force dès qu’elles sont démenties par les pratiques. La famille a ici une responsabilité première, mais elle n’est pas seule. Une école qui enseigne la responsabilité doit donner aux élèves l’occasion de l’exercer. Une entreprise qui exige de la ri­ gueur doit d’abord tenir ses propres engage­ ments. Une institution qui demande le respect des règles doit les appliquer à tous, de la même manière. Chacun peut se poser trois questions simples. Que faisons-nous quand personne ne nous surveille ? Respectons-nous une règle parce que nous en comprenons le sens, ou par peur de la sanction ? Savons-nous reconnaître une erreur et la réparer ? Les valeurs ne se transmettent pas par les discours. Elles se transmettent par l’exemple et par les pratiques que nous tolérons. L’enseignement technique mérite mieux qu’une voie de repli Le développement du Cameroun exige des compétences techniques solides. Pourtant, l’enseignement technique reste trop souvent perçu comme une voie moins prestigieuse que l’enseignement général. Tant que nous l’orien­ terons vers les élèves en difficulté, cette image ne changera pas. Un pays qui veut moderniser ses infrastructures, transformer ses produits agricoles et renforcer son industrie a besoin de techniciens de main­ tenance, d’électriciens, de mécaniciens, de fri­ goristes et de professionnels du bâtiment. Prenons un équipement frigorifique en panne dans une petite unité de transformation de poisson. Le technicien ne se contente pas de remplacer une pièce. Il identifie la panne, en comprend l’origine, choisit la bonne solution, respecte les règles de sécurité et vérifie l’ins­ tallation. S’il sait en plus expliquer la panne au responsable, rédiger un devis clair et proposer un entretien préventif, il devient un partenaire indispensable. Cette expertise ne vaut pas moins qu’une compétence de bureau. Il ne faut pas opposer formations générales et techniques : le pays a besoin des deux. L’enjeu est que l’enseignement technique offre des bases scientifiques solides, une vraie maî­ trise professionnelle et des perspectives d’évo­ lution. Un jeune formé à la mécanique, à l’élec­ tricité ou à l’agroalimentaire doit pouvoir rai­ sonner, communiquer, poursuivre ses études et, s’il en a le projet, devenir ingénieur ou prendre des responsabilités. Former un technicien, ce n’est pas former un exécutant. C’est former un professionnel qui comprend, réalise, contrôle, explique et améliore son travail. L’esprit d’initiative, bien au-delà de l’en­ trepreneuriat Face aux difficultés d’insertion, on présente souvent l’entrepreneuriat comme la solution. Mais créer une activité exige bien plus que l’envie d’être son propre patron. Un jeune qui veut transformer du manioc doit maîtriser l’approvisionnement, la conservation, les coûts de production, les normes, les attentes des clients et les circuits de distribution. L’idée ne suffit pas : il faut la confronter à la réalité, et c’est cela qui s’apprend. Tous les jeunes ne deviendront pas entrepreneurs. Mais tous peu­ vent développer l’esprit d’initiative : observer un problème, proposer une amélioration, or­ ganiser leur travail, coopérer pour obtenir un résultat. Cette capacité sert partout, dans une entreprise, une administration, une association ou une exploitation agricole. L’innovation ne passe pas forcément par une invention spec­ taculaire. Réduire les pertes après récolte, améliorer un service, simplifier une procédure, prolonger la vie d’un équipement : c’est aussi innover. Le développement du Cameroun dé­ pend largement de cette aptitude collective à améliorer l’existant. Innover, c’est d’abord rendre meilleur ce qui existe déjà. S’ouvrir au monde sans se détourner de chez soi De nombreuses familles consentent d’impor­ tants sac...

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