« Une disparition peut révéler les fragilités de l’organisation »

Dr Jean-Pierre Loïc Nkulu Atangana, enseignant- chercheur, Université de Bertoua, chargé de cours.

Dans le fonctionnement des par­ tis politiques au Cameroun, il ar­ rive que le leader emblématique s’efface pour diverses raisons (dé­ cès, retraite ou démission). Quelle analyse faites-vous de la manière dont les transitions se font lorsque ces figures fortes ne sont plus là ? La succession à la tête d’un parti poli­ tique constitue un révélateur de son degré d’institutionnalisation. Elle per­ met de vérifier si l’organisation pos­ sède une existence autonome ou si elle demeure essentiellement dépen­ dante de la personnalité de son fonda­ teur. Au Cameroun, cette question est particulièrement importante pour les formations politiques dont l’identité, la légitimité militante et la cohésion in­ terne se sont longtemps construites autour des leaders emblématiques. Le départ d’un dirigeant historique ne crée pas seulement une vacance sta­ tutaire ; il ouvre une période de recom­ position des rapports de pouvoir. Le leader emblématique remplit souvent plusieurs fonctions simultanées : il in­ carne l’identité du parti, arbitre les conflits, contrôle les ressources straté­ giques et garantit la cohésion des ré­ seaux militants. Sa disparition révèle alors les éven­ tuelles fragilités de l’organisation. La transition peut suivre trois trajectoires : la succession institutionnelle, lorsque les règles statutaires organisent effec­ tivement le remplacement ; la succes­ sion négociée, lorsque les principaux groupes internes s’accordent sur un compromis ; enfin, la succession conflictuelle, lorsque plusieurs préten­ dants revendiquent simultanément la légitimité de diriger. Le SDF illustre une transition organisée autour d’une pro­ cédure élective : après le décès de Ni John Fru Ndi, le 12 juin 2023, Joshua Osih a été élu président national lors de la convention du 27 au 29 octobre 2023. L’UDC présente une configura­ tion différente : après le décès d’Ada­ mou Ndam Njoya en mars 2020, Her­ mine Patricia Tomaino Ndam Njoya lui a succédé à l’issue de la convention na­ tionale de 2021. Ces deux trajectoires montrent que la continuité organisa­ tionnelle peut emprunter des modali­ tés distinctes, sans prouver pour au­ tant que les tensions internes aient disparu. Qu’est-ce qui explique que, dans certains cas, la succession se dé­ roule plus ou moins normalement, mais que dans d’autres situations, par contre, on assiste souvent à de farouches batailles internes qui compromettent de manière durable la vie du parti ? La différence tient moins au caractère des successeurs qu’à la structure orga­ nisationnelle des partis. Quatre varia­ bles peuvent être déterminantes : la précision des règles statutaires, la dis­ tribution du pouvoir entre les organes, le contrôle des ressources et l’exis­ tence d’une culture de régulation des conflits. Le cas de l’UPC est particuliè­ rement instructif. Ses divisions ne peu­ vent être expliquées par une simple ri­ valité entre prétendants. Elles s’inscri­ vent dans une histoire plus longue de fragmentations, de divergences stra­ tégiques et de concurrences autour de la légitimité historique du parti. Depuis le retour au multipartisme, plusieurs tendances revendiquent le droit d'in­ carner l'héritage du parti. Pierre Abomo décrit cette dynamique comme un « schisme permanent », entretenu par la concurrence entre héritiers politiques et par l'instrumentalisation du label UPC. La crise porte ainsi autant sur le contrôle de l'organisation que sur la dé­ finition de son identité et de son héri­ tage. Il faut néanmoins éviter une opposi­ tion trop simple entre partis qui réus­ sissent leur succession et partis condamnés aux divisions. Le SDF a également connu des conflits internes, notamment entre responsables natio­ naux. La tenue d'une convention élec­ tive ne signifie donc pas l'absence de compétition ou de tensions. Elle in­ dique plutôt l'existence d'un méca­ nisme susceptible de les canaliser. L’analyse des trajectoires du MDR et du MP révèle que la succession à la tête d’un parti politique constitue moins une opération formelle de remplace­ ment du dirigeant qu’une épreuve de légitimation du pouvoir organisation­ nel. Au MDR, le décès de Dakolé Daïs­ sala a ouvert une compétition entre Paulin Djorwé, investi de la direction transitoire, et Tigana Daïssala Tassi, fils du fondateur, chacun s’appuyant sur une source distincte de légitimité. Au MP, la démission de Jean-Jacques Ekindi, en 2020, a également laissé subsister une incertitude quant à l’au­ torité habilitée à conduire le parti : sa prétention à assurer l...

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