« Il s’agit d’une cause collective »
- Par Georges Emmanuel TSAYID
- 03 Jun 2026 04:28
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Pr Armand Leka Essomba, sociologue.
Les discours de haine ont littéralement inondé la place publique au point de devenir une banalité. Quelle lecture faites-vous de cette situation ? Historiquement, la différence fut toujours une source irrationnelle d’angoisses, un immense gisement de peurs et de préjugés. Cette situation que vous décrivez est probablement liée à l’expression d’une nouvelle fièvre irrationnelle comme le monde l’a toujours expérimenté, notamment autour de la manière dont on perçoit et intègre la différence et la diversité des identités. Par définition, la société est un immense laboratoire de production et de reproduction des différences. Les différences constituent partout des réservoirs naturels des différends qui sont sources de haine. Les différences, qu’elles soient ethniques, linguistiques, religieuses …etc., lorsqu’elles ne sont pas bien comprises et régulées, permettent et facilitent la distinction, la classification, la comparaison, la hiérarchisation et surtout la discrimination, l’exclusion et la stigmatisation. Cette remontée des discours de haine observable en ce moment au Cameroun, est probablement révélatrice des échecs et des équivoques d’une socialisation à la différence. Elle rend compte de ce que les communautés et leurs différents relais auto-institués peinent à vider des réserves de peur contenues dans ce qui est différent, étrange, étranger ou lointain. L’activation du discours de valorisation de la diversité s’est hélas accompagnée paradoxalement d’un scepticisme culturel généralisé à l’égard de cette même diversité. Les sauvages, les moutons, les barbares, les voleurs, les envahisseurs, les tricheurs, les sales, les terroristes, etc. ont aujourd’hui des figures culturelles et ethno communautaires. D’après vous, qu’est ce qui peut justifier cette dérive ? Il y a lieu d’interroger les sources profondes qui alimentent la persistance, la récurrence et la remontée de ces discours haineux. L’examen de ces sources indique de nombreux facteurs, au rang desquels on peut évoquer la crise de l’Etat-providence, les doutes, les impatiences et les incompréhensions autour de la redistribution des fruits de la croissance, etc. Si à tout ceci vous ajoutez la révolution technonumérique et ses usages anomiques, la délinquance et l’irresponsabilité de certaines élites politiques qui utilisent les colères sociales en leur donnant une couleur identitaire ou ethno communautaire dans un contexte de tribalisation générale des rapports sociaux et de la compétition politique, vous comprenez pourquoi les tensions intercommunautaires se multiplient sur fond de production, de rationalisation et de légitimation des lexiques de haine à connotation xénophobe. Quelles sont les conséquences qui en découlent? Les discours de haine constituent un catalyseur de l’ensauvagement social en excitant les peurs et des fantasmes autour de ceux qui sont différents de nous. Ils rationnalisent et légitiment des fratricides sur des « fictions identitaires » en cimentant des murs d’incompréhensions qui alimentent des tensions. Ils portent atteinte à la dignité et aux droits humains non seulement des individus directement visés, mais aussi des personnes appartenant au même groupe que ceux qui sont directement visés. Le discours de haine conduit à des divisions dangereuses dans la société dans son ensemble, affecte la participation et l'inclusion de tous ceux qui en sont la cible et menace la démocratie. Les discours de haine n’entraînent pas seulement un préjudice personnel susceptible d’inciter à la violence, ils constituent une atteinte à l’inclusion, à la diversité et aux droits humains. Ils minent la cohésion sociale et érodent les valeurs communes, faisant reculer la paix, la stabilité, le développement durable et le respect des droits de l’homme pour tous. Les pouvoirs publics ont mis sur pied une règlementation permettant de lutter contre les discours de haine. Cependant, le phénomène persiste. À quel niveau se situe le problème ? Je suis heureux que le gouvernement ait pris la mesure de ce phénomène qui devient un fléau. Le gouvernement a fait à plusieurs reprises d’importantes déclarations qui renforcent les politiques de pédagogie institutionnelle pour lutter contre ce fléau. Sur le terrain, il existe de nombreux acteurs de la société civile qui militent pour une société plus inclusive et plus fraternelle. Il reste toutefois beaucoup d’ambigüité sur le terrain de cette question. Il faut pour cela inciter un plus grand dialogue avec les chercheurs en sciences sociales. Pour organiser une lutte efficace, il faut bien circonscrire et comprendre ce contre quoi on lutte. Sans ce prérequis, tout le reste est vain. Il faut de ce point de vue regretter une tendance à négliger l’expertise des hommes de sciences et des institutions qui les portent dans les approches dominantes. C...
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